Alphabet Sütterlin et Kurrent : lire l’écriture gothique allemande lettre par lettre

· Par L’équipe du Journal de Mamie

Une lettre d’un grand-oncle resté de l’autre côté du Rhin, un acte de naissance de Mulhouse daté de 1893, une carte envoyée d’un camp de prisonniers : ces documents ont un point commun, une écriture pointue et serrée où l’on ne reconnaît presque aucune lettre. En France, on l’appelle volontiers « l’écriture gothique allemande ». Les Allemands, eux, emploient deux noms : la Kurrent et le Sütterlin. Bonne nouvelle : malgré les apparences, il s’agit des mêmes 26 lettres que les nôtres, simplement dessinées autrement. Avec les bons modèles sous les yeux et quelques repères, vous pouvez apprendre à reconnaître chaque lettre de l’alphabet Sütterlin et de l’alphabet Kurrent.

Sütterlin, Kurrent, Fraktur : de quoi parle-t-on ?

La Kurrent (en allemand Kurrentschrift, du latin currere, « courir ») est l’écriture cursive des pays de langue allemande depuis le XVIe siècle. Penchée vers la droite, anguleuse, tracée à la plume avec des pleins et des déliés bien marqués, c’est elle que l’on trouve dans les registres paroissiaux, les actes notariés et la correspondance du XIXe siècle.

Le Sütterlin en est une version simplifiée. En 1911, le ministère prussien de l’Instruction publique demande au graphiste berlinois Ludwig Sütterlin (1865–1917) de dessiner des modèles d’écriture plus faciles à apprendre pour les enfants. Il redresse les lettres à la verticale, arrondit les angles et donne au trait une épaisseur constante, adaptée aux plumes à bout rond. Introduit dans les écoles de Prusse à partir de 1915, son modèle devient en 1935 l’écriture scolaire de toute l’Allemagne.

La Fraktur, enfin, n’est pas une écriture manuscrite : c’est le caractère d’imprimerie « gothique » des livres, des journaux et des formulaires allemands. Sur un acte, l’en-tête imprimé est souvent en Fraktur, tandis que le texte rempli à la main est en Kurrent ou en Sütterlin. Un repère simple : une écriture penchée et pointue est presque toujours de la Kurrent ; une écriture droite, ronde et régulière est du Sütterlin.

Pourquoi plus personne ne sait la lire

Le 3 janvier 1941, une circulaire signée de Martin Bormann met fin à cette tradition. Elle vise d’abord les caractères d’imprimerie gothiques, qualifiés — contre toute vérité historique — de « lettres juives » ; l’écriture manuscrite suit, et dès la rentrée de 1941 les écoles enseignent l’écriture latine, dite Normalschrift. Après la guerre, le Sütterlin n’est plus guère enseigné qu’en complément. Résultat : la plupart des Allemands nés après le milieu des années 1930 ne l’ont jamais appris, et beaucoup sont aujourd’hui incapables de lire les lettres de leurs grands-parents. La difficulté n’est donc pas seulement la langue : c’est l’écriture elle-même.

Pourquoi tant de familles françaises en possèdent

Entre le traité de Francfort de 1871 et la fin de la Première Guerre mondiale, l’Alsace et la Moselle sont allemandes. Les registres d’état civil, les actes des notaires, les livrets militaires et les courriers administratifs y sont rédigés en allemand — et le plus souvent en Kurrent. Si vos ancêtres vivaient à Strasbourg, Colmar, Mulhouse, Metz ou dans un village des Vosges à cette époque, vous les retrouverez tôt ou tard dans ces registres, que l’on consulte en ligne sur les sites des Archives d’Alsace et des Archives départementales de la Moselle. L’annexion de fait de 1940 à 1944 a laissé, elle aussi, sa part de documents. Dans de nombreuses paroisses luthériennes d’Alsace, les registres étaient d’ailleurs tenus en allemand bien avant 1871.

S’y ajoutent les lettres des branches de la famille installées en Allemagne, en Suisse ou en Autriche, les cartes de prisonniers de guerre, les papiers d’un grand-père venu de Sarre ou du Palatinat. Notre page Écriture gothique allemande : déchiffrer le Sütterlin et la Kurrent rassemble ces situations.

L’alphabet Sütterlin : le modèle de son créateur

Alphabet Sütterlin complet : minuscules, majuscules, ponctuation et chiffres, modèle d’écriture de Ludwig Sütterlin publié en 1922
L’alphabet Sütterlin tel que son créateur l’enseignait : minuscules sur les deux premières lignes, majuscules sur les trois suivantes, puis ponctuation et chiffres. Ludwig Sütterlin, Neuer Leitfaden für den Schreibunterricht, 1922 — domaine public, via Wikimedia Commons.

Lisez la première ligne comme notre alphabet : a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o. La deuxième commence au p et se termine au z, en passant par trois formes du s : le s long (ſ), le s final, qui ressemble à un 6, et le ß. Les majuscules occupent les trois lignes suivantes, de A à Z, avec deux voyelles infléchies (Ü et Ä). Les chiffres, eux, sont presque identiques aux nôtres — c’est souvent par les dates que l’on entre dans un document.

L’alphabet Kurrent : un modèle de 1866

Alphabet Kurrent, l’écriture cursive allemande : chaque lettre latine suivie de sa minuscule et de sa majuscule en Kurrent, modèle de 1866
L’alphabet Kurrent dans un manuel de 1866 : chaque lettre de notre alphabet est suivie de sa minuscule et de sa majuscule. En bas, les voyelles infléchies (ä, ö, ü) et les principales ligatures. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Ce tableau est précieux, car il place la lettre latine en face de chaque forme. Imprimez-le et gardez-le à côté de votre document : c’est la meilleure « pierre de Rosette » pour vos premières lectures. Chaque scripteur avait sa main, et les formes réelles s’écartent souvent du modèle, mais leur squelette reste le même. Le Sütterlin reprend d’ailleurs presque toutes ces formes, redressées et arrondies : qui sait lire l’une des deux écritures lit vite l’autre.

Les lettres qui trompent les lecteurs français

La difficulté ne vient pas des lettres exotiques, mais de celles qui ressemblent à une autre lettre de notre alphabet. Voici celles qui piègent presque tout le monde, en Kurrent comme en Sütterlin :

LettreElle ressemble à…Le bon réflexe
eun nDeux petites pointes serrées. C’est la lettre la plus fréquente de l’allemand : si vous voyez des « n » partout, ce sont des e.
nun uMéfiez-vous de tout « u » apparent : c’est souvent un n.
uun nLe vrai u porte un petit arc (˘) au-dessus de lui — souvent le seul indice qui le distingue du n.
mun wTrois pointes au lieu de deux.
cun i sans pointIl n’apparaît presque que dans les groupes ch et ck : ich, nicht, Glück.
dun ∂La boucle du haut se recourbe vers la gauche.
hun fSa boucle descend sous la ligne d’écriture.
sun f sans barre, ou un 6Le s long s’emploie au début et à l’intérieur des syllabes, le s rond (le « 6 ») en fin de mot.
v et w« ro » et « no »Un ou deux jambages suivis d’une petite boucle. Le w est fréquent : wir, was, wohnhaft.
xun grand eIl descend sous la ligne. Rare, sauf dans quelques prénoms (Alexander, Max).
zun 3Sa partie basse plonge sous la ligne.
A« Ol »Un O suivi d’un trait vertical : Anna, August, Adolf.
Cun LRare en allemand, sauf dans des prénoms comme Carl ou Christine.
I et Jl’une à l’autreLes deux majuscules sont presque identiques ; le J descend sous la ligne. Le contexte tranche : Johann, Jakob, Joseph.

Avant de lire mot à mot, repérez dans votre document les mots courts qui reviennent sans cesse : und (et), der, die, das (le, la), ich (je), nicht (ne… pas), mit (avec), von (de). Une fois ces quelques mots identifiés, vous connaissez déjà une dizaine de lettres telles que votre scripteur les traçait. Ne soyez pas surpris non plus de trouver des lettres latines au milieu du texte : les noms propres, les mots étrangers et parfois les noms de lieux étaient volontairement écrits en caractères latins, pour les faire ressortir.

Kurrent ou Sütterlin : comment savoir ce que vous avez sous les yeux ?

  • Penchée vers la droite, pointue, avec des pleins et des déliés : c’est de la Kurrent. C’est l’écriture de la plupart des documents antérieurs à 1915 et de toutes les personnes qui ont appris à écrire avant cette date.
  • Droite, ronde, d’une épaisseur de trait régulière : c’est du Sütterlin. Vous la trouverez surtout dans des lettres et des carnets écrits entre les années 1920 et 1950.
  • Un mélange des deux : c’est fréquent. Chacun adaptait l’écriture apprise à l’école, et une lettre de 1930 écrite par une personne née en 1880 sera presque toujours en Kurrent.

Lire un acte d’état civil allemand : les mots à connaître

Les actes de l’état civil allemand suivent des formulaires très réguliers. Un acte de naissance commence presque toujours par la même formule : « Vor dem unterzeichneten Standesbeamten erschien heute… » — « Devant l’officier de l’état civil soussigné a comparu ce jour… ». Dès que vous reconnaissez ces premiers mots, vous savez quel type d’acte vous tenez et où chercher les noms et les dates. Ce petit lexique couvre l’essentiel :

AllemandFrançais
Geburt, geborennaissance, né(e)
Heirat, Eheschließungmariage
Tod, gestorben, verstorbendécès, décédé(e)
Standesamt, Standesbeamterbureau, officier de l’état civil
Vater, Mutter, Sohn, Tochterpère, mère, fils, fille
Ehemann, Ehefrau, Witwer, Witweépoux, épouse, veuf, veuve
ledigcélibataire
wohnhaft zudomicilié(e) à
Zeuge, Zeugentémoin, témoins
katholisch, evangelisch, israelitischcatholique, protestant(e), israélite
Ackerer, Tagelöhnercultivateur, journalier
Vormittags, Nachmittagsdu matin, de l’après-midi

Les mois s’écrivent presque comme en français : Januar, Februar, März, April, Mai, Juni, Juli, August, September, Oktober, November, Dezember. Dans les actes, le jour et l’année sont souvent écrits en toutes lettres : « am fünften März des Jahres tausend acht hundert neunzig » signifie « le cinq mars de l’an mil huit cent quatre-vingt-dix ».

Faire lire votre document en quelques minutes

Apprendre l’alphabet est passionnant, mais déchiffrer une lettre de quatre pages reste un travail de plusieurs soirées — d’autant qu’il faut ensuite la traduire. Le Journal de Mamie est la version française d’Omas Tagebuch, un service conçu à l’origine pour les familles allemandes qui ne savent plus lire le Sütterlin et la Kurrent de leurs grands-parents. Vous photographiez la page ; l’intelligence artificielle reconnaît l’écriture, restitue le texte allemand en caractères d’aujourd’hui en signalant les mots incertains, puis le traduit en français. Pour un acte décisif, un paléographe peut relire chaque mot. Et si vos documents sont en français, notre alphabet des écritures anciennes fait le même travail pour les actes du XVIe au XIXe siècle.

Questions fréquentes

Les Allemands savent-ils encore lire le Sütterlin ?

Très peu. L’écriture n’est plus enseignée depuis 1941 : seules les personnes nées avant le milieu des années 1930 l’ont apprise à l’école. Des associations et des cours du soir l’enseignent encore, et de nombreuses familles allemandes confient aujourd’hui leurs lettres à des transcripteurs bénévoles ou à des outils en ligne.

Combien de lettres compte l’alphabet allemand ?

Les mêmes 26 lettres que le nôtre, auxquelles s’ajoutent les trois voyelles infléchies ä, ö et ü et le ß, soit 30 signes. En Kurrent, l’inflexion (le tréma allemand) est souvent notée par deux petits traits, parfois par un minuscule e au-dessus de la voyelle.

Quelle différence entre le Sütterlin et la Fraktur ?

Le Sütterlin s’écrit à la main ; la Fraktur s’imprime. Tous deux ont été abandonnés en 1941, ce qui explique qu’on les confonde souvent sous le nom d’« écriture gothique ».

Faut-il parler allemand pour lire ces documents ?

Pour reconnaître les lettres, non : l’alphabet suffit, et un acte d’état civil se comprend vite avec le lexique ci-dessus. Pour une lettre personnelle, en revanche, la traduction devient vite indispensable — c’est précisément ce que notre outil fait en une seule étape.

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