Alphabet des écritures anciennes : reconnaître les lettres des actes du XVIe au XIXe siècle
· Par L’équipe du Journal de MamieVous avez sous les yeux un acte de baptême de 1700 ou une lettre de 1850, et la moitié des lettres vous résiste. Le réflexe naturel est de chercher « l’alphabet de l’écriture ancienne » : un tableau qui donnerait, une fois pour toutes, la forme de chaque lettre. Ce tableau unique n’existe pas, car l’écriture française a changé plusieurs fois entre la Renaissance et la Belle Époque, et chaque scripteur avait sa main. En revanche, chaque époque a ses formes caractéristiques et ses pièges récurrents. Les voici, illustrés par trois véritables actes conservés aux Archives départementales : un registre de 1638, un baptême de 1768 et un acte de naissance de 1854.
Trois époques, trois alphabets
Aux XVIe et XVIIe siècles, curés et notaires écrivent une gothique cursive rapide, héritée du Moyen Âge, que les paléographes appellent aussi écriture « secrétaire ». Au XVIIIe siècle, les maîtres écrivains enseignent trois écritures plus régulières : la ronde, la bâtarde et la coulée. Au XIXe siècle, la plume métallique impose l’écriture anglaise, penchée et élégante, avant la cursive scolaire de la plume Sergent-Major, que nous présentons dans notre article sur l’écriture de nos aïeux. Savoir à quelle époque appartient votre document, c’est déjà savoir quel alphabet ouvrir. Si votre document est en allemand, c’est une autre histoire : voyez notre alphabet Sütterlin et Kurrent.
XVIIe siècle : l’alphabet de la gothique cursive

Comparez l’image et la transcription : presque aucune lettre n’a la forme que vous attendez. Quelques clés suffisent pourtant à débloquer la lecture.
- Le e ressemble à un petit r ou à un c retourné. Dans « de » ou « le », il se réduit parfois à un simple crochet.
- Le d se termine par une grande boucle recourbée vers la gauche : dans « jour de septembre », à la première ligne, le mot « de » prend presque l’allure d’une esperluette.
- Le s long (ſ) descend sous la ligne comme un f sans barre : « naſquit », « chaſteau ».
- Les lettres en exposant signalent une abréviation : « St » pour Saint, « Mre » pour messire.
- L’orthographe est celle du temps : « cens » pour cents, « huict » pour huit, « filz » pour fils, « nay » pour né, « Roy » pour roi. Le s placé devant une consonne (« chasteau », « cinquiesme ») deviendra plus tard un accent circonflexe.
XVIIIe siècle : ronde, bâtarde et coulée

Un siècle plus tard, l’écriture s’est arrondie et régularisée. La coulée, rapide et penchée, est celle des curés et des notaires ; la ronde et la bâtarde, plus posées, servent aux titres et aux documents soignés. Les lettres se reconnaissent mieux, mais d’autres pièges apparaissent.
- L’esperluette (&) remplace « et » presque partout : « haut & puissant ».
- Le s long est toujours là, mais seulement au début ou à l’intérieur des mots : « ſon », « ſuivant ». Le double s s’écrit « ſs », le premier long et le second rond : « puiſsant ».
- Les mois d’automne s’abrègent par un chiffre : 7bre pour septembre, 8bre pour octobre, 9bre pour novembre, Xbre pour décembre. « Né le quatre 7bre 1768 » signifie donc né le 4 septembre 1768.
- Les majuscules tombent un peu au hasard (« son Epouse », « Messire ») et les accents apparaissent, encore irréguliers : « né », « baptisé », « Bedée ».
- Les prénoms suivent la prononciation : « Apauline » pour Apolline, « janne » pour Jeanne. Gardez-les tels quels dans votre transcription : c’est ainsi que le curé les a entendus.
XIXe siècle : l’alphabet de l’écriture anglaise

Avec la plume métallique, l’écriture anglaise s’impose dans l’état civil : penchée, régulière, avec des pleins appuyés et des déliés très fins. Le s long a disparu, et la plupart des lettres ont déjà leur forme moderne. Ce qui reste difficile :
- Le s final se termine par une longue boucle sous la ligne : dans « nous » ou « mois », il peut passer pour un f ou un z.
- Les n, les u et les m se confondent, car ils sont faits des mêmes jambages : comptez-les et aidez-vous du sens.
- Les majuscules sont calligraphiées, avec de grandes boucles d’attaque : le L de « L’an » ou le D de « Dominique » ne ressemblent plus guère à nos capitales.
- Les accents sont souvent omis (« a cinq heures » pour « à cinq heures ») et les noms propres prennent parfois une minuscule (« francois »).
C’est aussi l’écriture des correspondances familiales de l’époque : notre page Déchiffrer une lettre ancienne leur est consacrée.
Le tableau des lettres et des signes trompeurs
Gardez ce tableau à portée de main : il rassemble les formes qui arrêtent le plus souvent les lecteurs, du XVIe au XIXe siècle.
| Ce que vous voyez | Ce qu’il faut lire | Époque |
|---|---|---|
| ſ, un f sans barre | s | jusqu’au début du XIXe siècle |
| ſs | ss | XVIIe–XVIIIe siècles |
| un petit r à la place du e | e | XVIe–XVIIe siècles |
| & | et | toutes époques |
| y en fin de mot : roy, luy, nay | i : roi, lui, né | jusqu’au XVIIIe siècle |
| z en fin de mot : filz, aagez | s : fils, âgés | XVIe–XVIIe siècles |
| u et v, i et j échangés : vn, iuge | un, juge | jusqu’au XVIIe siècle |
| un trait ou un tilde sur une voyelle : cōme | un m ou un n omis : comme | XVIe–XVIIIe siècles |
| lettres en exposant : Sr, Mre, Me, Ste | sieur, messire, maître, sainte | toutes époques |
| led., lad., lesd., pnt | ledit, ladite, lesdits, présent | actes notariés |
| 7bre, 8bre, 9bre, Xbre | septembre, octobre, novembre, décembre | XVIIe–XIXe siècles |
| vij, xviij | 7, 18 (le dernier i s’écrit j) | chiffres romains, XVIe–XVIIIe siècles |
| oi : estoit, françois | è : était, français | jusqu’en 1835 |
Les abréviations des notaires méritent à elles seules un apprentissage : notre article Lire un acte notarié ancien en détaille les plus courantes. Et si l’acte est rédigé en latin, ce qui reste fréquent dans les registres paroissiaux de certaines régions jusqu’à la Révolution, notre guide sur les registres paroissiaux en latin prend le relais.
Construire l’alphabet de votre propre document
Ces repères ne remplacent pas l’exercice le plus efficace : dresser l’alphabet de votre scripteur. Commencez par les mots que vous connaissez d’avance — le nom de famille, le prénom, le nom du village, la date. Chaque lettre ainsi identifiée devient un modèle : recopiez-la sur une feuille, avec sa forme en début, en milieu et en fin de mot. Au bout d’un acte ou deux, vous disposez d’un tableau sur mesure, bien plus utile qu’un alphabet générique, car il reproduit les habitudes du curé ou du notaire qui a écrit vos documents. Notre guide Déchiffrer une écriture ancienne détaille cette méthode pas à pas.
Questions fréquentes
Comment s’appelle l’écriture ancienne française ?
Il n’y en a pas une, mais plusieurs : la gothique cursive, ou écriture secrétaire, aux XVIe et XVIIe siècles ; la ronde, la bâtarde et la coulée au XVIIIe ; l’écriture anglaise au XIXe ; puis la cursive scolaire de la plume Sergent-Major au XXe siècle.
Quand le s long a-t-il disparu ?
Dans les livres imprimés en France, il disparaît à la fin du XVIIIe siècle. Dans l’écriture manuscrite, il se maintient plus longtemps, surtout dans le double s, et l’on en trouve encore dans des actes des premières décennies du XIXe siècle.
Pourquoi écrit-on 7bre pour septembre ?
Parce que septembre était à l’origine le septième mois de l’année romaine, qui commençait en mars : septem signifie « sept » en latin, octo « huit », novem « neuf » et decem « dix ». Les scribes ont pris l’habitude d’écrire le chiffre suivi de la fin du mot. Attention : 7bre ne veut jamais dire juillet.
Une machine peut-elle lire un acte ancien ?
Oui, et les progrès sont rapides. Notre outil transcrit les écritures du XVIe au XXe siècle à partir d’une simple photo, en conservant l’orthographe d’origine et en signalant honnêtement les passages incertains au lieu d’inventer. Vous recevez une transcription fidèle, une version complétée et une lecture en français moderne ; un paléographe peut relire le tout sur demande. Notre page Paléographie en ligne explique le fonctionnement en détail.
Essayez gratuitement avec votre première page : téléversez la photo de votre acte et comparez ce que vous aviez lu avec la transcription.